samedi, janvier 27, 2007

Je me souviens

Je me souviens que je ne me souviens pas.
Il y a une page blanche dans le livre de mon adolescence, un chapitre même. Il a été écrit ce chapitre pourtant. Et puis, petit à petit des souvenirs réapparaissent.

Je me souviens de mon impuissance, je me souviens de mon incompréhension et puis plus tard, de ma colère.
Je me souviens de ma différence, ce sentiment d’exclusion, d’impossibilité à appartenir à un groupe à cause de cette vie qui me semblait si anormale. Je me souviens de cette non –conformité avec les « normes », qui m’excluait des groupes, des activités de ceux de mon âge. Je me souviens de ce sentiment d’être grande et responsable, de ce devoir d’être grande et responsable, si raisonnable…
Je me souviens de ce devoir que je m’imposais de ne pas faire de vagues, de ne pas leur causer de soucis… Ils en avaient déjà tellement. Ils étaient si malheureux déjà…
Je me souviens de ce devoir de réussite que je m’imposais, pour qu’ils puissent être un peu fiers, eux qui affrontaient tous les jours le regard des autres qui les condamnaient, eux qui semblaient si seuls, si incompris, incompris des autres, eux qui ne se comprenaient plus non plus.

Je me souviens de cette ambiance lourde, ce poids sur mes épaules quand je rentrais à la maison.
Je me souviens de maman qui pleurait parfois dans sa chambre porte fermée.
Je me souviens de ma sœur, A, qui pleurait parfois, porte fermée.
Et je me souviens de ce petit frère, si petit, que je voulais tant protéger…
Je me souviens de nos rires que j’essayer de faire résonner dans le silence. Je me souviens de nos chatouilles, de nos bagarres, de nos roulades dans le salon, de ces contacts physiques brutaux parfois mais qui existaient au moins, qui compensaient parfois les autres contacts, câlins et autres bisous qui me manquaient tant. Pourquoi chez les autres, on s’embrasse et pas chez nous ? Pourquoi chez les autres, on se fait des câlins et pas chez nous ? Pourquoi chez les autres, on se touche et pas chez nous ? Pourquoi avais-je ce sentiment de ne pas exister puisqu’on ne me touchait pas ? Est-ce que le toucher donne le sentiment d’exister chez l’autre ?
Est-ce pour cela que j’avais le sentiment de ne pas être aimée ? Est-ce pour cela que j’avais ce besoin de contact physique avec mon frère. Parce que c’était ma façon de lui dire qu’il existait pour moi, que je l’aimais. Parce que je ne voulais pas que lui ressente tout cela. Je voulais tant le protéger de cette malédiction qui semblait planer sur la maison. Je voulais qu’il vive dans une bulle qui le protègerait de toute cette tristesse ambiante.

Pourquoi avais-je le sentiment de ne pas être aimée ?
Parce qu’ils semblaient avoir tant pleuré pour A ? Et qu’ils n’avaient jamais pleuré pour moi ? Parce qu’ils ne s’inquiétaient pas pour moi ? Moi qui semblait aller si bien, moi qui était si normale, moi qui ne faisais pas de bêtises, moi en qui ils pouvaient avoir confiance, moi la grande fille sage et raisonnable, responsable.

Je me souviens de mon incompréhension, mon aveuglement aussi et mon impuissance face à A, ma complice, mon double, ma moitié depuis toujours qui s’éloignait, qui s’éloignait de moi, qui s’éloignait de nous, et que je perdais.
Je me souviens de ses pleurs que je consolais comme je pouvais. Je me souviens de mes bras qui entouraient ses frêles épaules secouées de violents sanglots, de ses mots à ces moments-là, que je ne comprenais pas, de mon impuissance à la consoler. Je me souviens de ma capacité à la calmer, mais de mon impuissance à la consoler. J’aurai tant voulu prendre toute cette douleur, la lui ôter, et la porter moi-même ! Je ne comprenais même pas pourquoi elle avait si mal, si mal…

Je me souviens de ma volonté de vivre malgré tout.
Je me souviens de ma culpabilité de vivre malgré tout.
Je me souviens de ma volonté de rire malgré tout.
Je me souviens de ma culpabilité de rire malgré tout.

Je me souviens de ma colère plus tard.
Je me souviens de ma colère contre eux qui ne s’aimaient pas, je me souviens de ma colère contre eux qui ne me voyaient pas, qui ne s’inquiétaient pas pour moi. Je me souviens de ma colère contre eux qui ne se battaient pas, qui n’essayaient pas de s’aimer. Je me souviens de ma colère contre maman qui ne se battait plus, qui pleurait. Je me souviens de ma colère, plus tard encore, contre papa, qui ne se battait pas, qui n’était pas là.
Je me souviens de mon mépris envers leur faiblesse. Je me souviens de ma culpabilité de penser tout ça.

Je me souviens que je ne voulais pas avoir d’enfant pour ne pas leur faire ça. Je me souviens que je ne voulais pas de vie de couple pour ne pas subir tout ça.
Je me souviens de ces cris parfois, de ces portes qui claquaient. Je me souviens de mon mépris pour ces cris qui éclataient pour des broutilles, je me souviens que je ne comprenais pas. Je me souviens que je ne voyais pas que derrière ces broutilles, ces cris étaient pour tout ce qu’ils ne se disaient pas.

Je me souviens que j’avais décidé que l’amour n’existait pas, qu’il n’était qu’illusion.
Je me souviens de maman bien plus tard, bien trop tard, qui me disait que le plus beau cadeau qu’elle avait fait à papa, c’était sa virginité. Je me souviens que je n’avais jamais imaginé qu’ils avaient pu s’aimer.

Et pourtant…
Je me souviens de ces promenades le dimanche à une époque si lointaine où les cris ne retentissaient pas encore. Je me souviens d’A et moi courant devant et d’eux qui marchaient lentement derrière, se tenant la main.
Je me souviens d’A et moi, en cœur, nous moquant doucement d’eux, du temps où ils s’embrassaient encore « Ouh les amoureux… »

Je me souviens aussi de l’annonce de l’arrivée, bientôt, mais dans longtemps quand même, d’un p’tit frère. Je me souviens de nos cris de joie à ce feu rouge dans la voiture, de nos sauts à l’arrière. De papa qui expliquait que maman allait être fatiguée et qu’il faudrait qu’elle se repose pour que le bébé grandisse dans son ventre. Je me souviens de notre promesse enthousiaste de l’aider, enthousiaste aussi parce que si nous étions très sages pendant cette période, on installerait ensuite une balançoire ! Quelle fête cela serait ! Un p’tit frère et une balançoire dans le jardin ! Comme chez mamie ! Un p’tit frère pour jouer ! On serait trois pour nos jeux ! Ah bon ? il ne jouerait pas tout de suite avec nous ? Bon, bah on attendra un peu alors…



Je ne me souviens pas qu’on m’ait expliqué qu’A allait partir.
Je ne me souviens pas quand elle n’était plus là.
Je ne me souviens pas de ce que j’ai ressenti à son départ.
Je ne me souviens pas de ce que je ressentais face à son absence, comme si je ne ressentais plus rien.
Je me souviens juste des rares moments où elle est revenue, où elle était là. Ce sont des parenthèses dans cette période sans souvenirs, ni gaie, ni triste, juste sans souvenirs de ce que je ressentais à ce moment-là.
Et je voudrais me souvenir.

Je me souviens aussi qu’ils avaient eu le droit d’aller la voir, mais pas nous. Est-ce que cela lui aurait fait si mal ? Ou était-ce trop compliqué ?
Je me souviens de leurs appels au médecin, puisqu’ils n’avaient pas le droit de la contacter directement, de lui parler.

Je me souviens de toutes ces choses qu’elle avait faites de ses mains là-bas et qu’elle avait ramenées. Je me souviens de ses peintures plus tard, que j’ai gardées, comme un lien…

Je me souviens de ces nouvelles qu’on me retransmettait. De ces perfusions que j’imaginais, de sa solitude que j’imaginais, si terrible…
Et puis, je l’imaginais là-bas.

Je me souviens de ma solitude sans elle. On m'avait amputé d'une partie de moi sans que je comprenne pourquoi.

10 Comments:

Anonymous Anonyme said...

c'est triste, un peu, beaucoup, bien sur, ces mots, tes mots, mais tellement beau.

2:50 PM, janvier 27, 2007  
Blogger Gregory Sey said...

Je me souviens que plus je lisais ce texte plus j'avais une boule dans la gorge qui se formait.

3:41 PM, janvier 27, 2007  
Blogger Second Souffle said...

J'étais lancée et je crois que j'aurai pu en écrire des pages et des pages. C'est drôle cette volonté ces derniers temps de revenir sur le passé alors que cela faisait des années que je n'y pensais plus, que je ne voulais plus y penser. Besoin d'ouvrir les fenetres. Envie d'ouvrir les fenêtres.

5:55 PM, janvier 27, 2007  
Blogger Cergie said...

Ce commentaire a été supprimé par un administrateur du blog.

8:53 PM, janvier 27, 2007  
Blogger Gregory Sey said...

Les fenêtres il faut bien trouver son rythme pour les ouvrir...
Si on les ouvre en coup de vent, on peut casser le verre qui les maintient..
Prends ton temps pour ouvrir tes fenêtres. En avoir envie c'est déjà un grand pas de fait.

9:20 PM, janvier 27, 2007  
Blogger Second Souffle said...

Merci.

9:27 AM, janvier 28, 2007  
Blogger Cergie said...

C'est chouette que tu aies retrouvé le souvenir de ces beaux moments tous ensemble

Tu te souviens, je t'ai dit que ton petit garçon était le fruit de l'amour
L'amour il a été et c'est le principal chez tes parents comme chez toi pour qu'il y ait des enfants
Parfois il y a la pudeur qui fait qu'on ne dit pas, qu'on ne crie pas qu'on s'aime, mais il y a tout de même des petites choses qui le montrent au jour le jour
Que tes parents aient été heureux de partager l'attente du nouveau bébé par exemple
Tu as été une petite fille qui a beaucoup pris sur toi
Mais ton bonheur tu y as droit. Tu as droit d'être heureuse toi aussi et maintenant tu as ta propre famille, ton petit garçon,ton nouvel amoureux.
Ca montre que tu as dépassé ce que la petite second souffle trouvait insurmontable. Tu es maintenat plus forte que ce que tu crois à mon avis.

10:23 AM, janvier 28, 2007  
Anonymous Anonyme said...

Comme imparfait présent, je sens une boule au fond de la gorge lorsque je vous lis, et plus je vous lis, plus la boule est là. Il y a aussi des choses dont j'essaie de me souvenir, mais je n'y arrive pas toujours, parce que la douleur est encore présente, latente au fond de moi. Il y a les bons souvenirs et ceux qu'on voudrait ne plus avoir devant les yeux. Alors vivre avec les bons souvenirs, c'est avancer sur le chemin en se disant que c'est encore possible, qu'il y a de l'amour à donner, de l'amour à recevoir. On ne peut pas toujours avoir les réponses à toutes nos questions, et toutes les questions ne sont pas bonnes toujours à poser.
La lumière brille, il s'agit juste d'enlever les nuages sombres qui l'escamotent parfois.
Meilleures pensées

11:03 AM, janvier 31, 2007  
Blogger Second Souffle said...

Cergie > oui, il y a des bons souvenirs derrière tout ça aussi. Le souvenir d'une complicité avec ma soeur, très très forte,de l'amour pour mon frère et ma soeur. C'est plus qu'un souvenir, c'est un ressenti toujours présent au fond de moi.

Delphinium >Peut-être que toutes les questions ne sont pas bonnes à poser. Parfois, la question peut faire des ravages, peut être destructrice, il faut du temps et peut-être que pour certaines questions, le bon moment n'arrivera jamais, que la douleur sera toujours trop présente pour pouvoir être posée sans faire de mal. Mais oui, la lumière brille, il s'agit juste de savoir repousser les nuages sombres qui l'escamotent parfois...

12:13 PM, janvier 31, 2007  
Anonymous Anonyme said...

Wow!

Vraiment un très très beau et prenant texte!

10:03 PM, janvier 31, 2007  

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